1.12.16

732 jours

La veille du 1er décembre 2014, j'ai perdu les eaux assise sur mon lit pendant que je me baladais sur facebook. Je sortais de la douche, je faisais mon habituel tour de portable. J'ai senti. J'ai eu un doute d'abord, puis, plus aucun. Je savais que c'était ça. J'ai regardé devant moi, un peu perdue, dans le vague, et j'ai souris. J'ai attendu quelques secondes avant de le lui dire.
Pendant un instant, j'étais seule à savoir.
C'est pour ce soir.

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Hier matin, j'étais là à son réveil, j'ai négocié avec lui pour l'habiller (traduction je l'ai collé devant un dessin animé), au moment de se quitter il a bordé une petite tortue en la disposant au milieu de mon oreiller, "au revoir tortue", bonne journée. Le soir on a diné japonais, et au moment où on allait le coucher avant de baver devant Le Meilleur Pâtissier, il est arrivé dans le salon avec 2 plaids, un oreiller, une tétine, son Coco, Mana (alias Simba) et il s'est calé entre nous deux avec ce petit attirail en se dandinant. On s'est regardé, ébahis par sa mignonnerie, et puis après un quart de seconde de mûre réflexion, on l'a gardé comme ça avec nous, en le couvrant de bisous. Il s'est couché un peu plus tard mais pour rien au monde on serait passé à côté de ça.

Aaron, mon fils, mon bébé doux. Tu es né il y a 732 jours.
Je savais qu'avoir un enfant était une expérience indescriptible, je savais que l'amour allait jaillir et nous éclabousser à l'instant même où l'on te rencontrerait, je savais que tu allais changer mon monde.

Mais je ne savais pas que ce serait TOI.

Toi et tes petites manies adorables, ta tendresse, ta façon de nous caresser la nuque quand on te prend dans nos bras, de réclamer pour lancer des lessives, d'essayer de nous aider à les étendre, nous dire "câlin" quand tu as décrété que tu en voulais un, et manger en prenant les aliments avec tes doigts pour ensuite les mettre dans ta cuillère.

Si je pouvais parler à la Delphine qui venait de perdre les eaux je lui dirai qu'elle va avoir un accouchement horrible mais le plus mignon, adorable, drôle et fantastique petit bébé.
C'est aussi con que ça, je passe mon temps à t'admirer. Je croyais que 18 mois était mon âge préféré, et puis tu t'es mis à parler, et tout a été décuplé, moi qui pensait ne plus pouvoir t'aimer encore plus, ça déborde, de tous les côtés. Chaque jour qui passe est ma nouvelle période préférée.

Je ne sais pas de quoi demain est fait, j'espère te voir grandir jusqu'à ce que tu aies des rides sur le front et les bouclettes ramollies, je veux juste respirer chaque jour auprès de toi jusqu'aussi longtemps que la vie nous le permettra. J'ai passé les 732 jours les plus beaux et les plus inoubliables de ma vie, je te pardonne la centaine de nuits ratées dans le lot, les caprices parce que tu ne veux pas te moucher ni t'allonger pour t'habiller, les tétines jetées hors du lit exprès avant de dormir, puis réclamées pour qu'on vienne te câliner, les fois où tu as préféré ton papa, les moments où tu as essayé d'être insolent en nous regardant droit dans les yeux, et les fois où tu nous a poussés à bout tous les deux. T'es un vrai colérique, un hypersensible, tu boudes avant de te jeter dans nos bras, et nous on essaie de comprendre tout ça. Je t'aime pour tes câlins comme pour tes colères, je t'aime exactement comme tu es.

732 jours.
A se demander si on fait bien, à relativiser, après tout on essaie, à se remettre en question, à penser à ton avenir, à l'argent, à la santé, à la vie.
732 jours à penser à toi quand on se réveille et quand on s'endort, à réfléchir à ta tenue du jour quand il fait froid dehors. A soupirer en pensant que tu vas l'attraper quand on tombe malade, à troquer mon Deluxe contre un happy meal au MacDo juste pour le jouet, quand tu avais 6 mois et que tu ne mangeais même pas encore ces cochonneries-là.
732 jours à réaliser comme la vie est différente quand celle d'un autre dépend de nous. A avoir plus peur des attentats que jamais et penser à se terrer au fin fond d'une campagne le lendemain du 13 novembre. Pour toi, pour t'offrir une vraie enfance, celle qui te laisserait un million de souvenirs, de genoux écorchés, de papillons attrapés et de roulades dans la boue. Loin des fous, loin des tablettes, loin de notre stupide iPhone. Dans un monde où le meilleur pâtissier n'est pas dans la télé, mais dans la cuisine. En vrai.

On essaie, tu sais. Notre vie est ici, c'est nous, c'est aussi là qu'on a grandit. On va rester. On va s'améliorer, je te le promets.

732 jours à essayer d'être meilleurs pour te montrer l'exemple.
Pas un jour n'est passé sans que l'on essaie de te faire rigoler.
Si tu savais mon fils, comme ton rire est magique.  Il essuie les larmes, ravive les sourires et remet les pieds sur Terre.

Aux milliers de fous rires qui nous attendent, aux centaines d'histoires qu'on se racontera même tard le soir, aux négociations musclées qui arriveront chaque hiver avant de te moucher... Sachez qu'on vous attend. Impatients. Parce que ces 732 jours ont donné du sens aux miens, parce qu'ils nous ont fait nous aimer encore plus fort, ton papa et moi, encore plus qu'après le oui du 26 mai, plus qu'après les Seychelles, plus que la première fois où l'on s'est dit je t'aime. On était amoureux, tu es arrivé, et tu as fait de nous des alliés.

732 jours de toi. Et pas assez d'une vie pour décrire tout ça.

Merci de m'avoir choisi pour être ta maman.

732 jours que je ne suis plus la même, je suis mieux. Je suis maman. Je suis fière. Je suis différente. Je suis plus fatiguée et plus aimante. Je souris dans le bus. Je tiens bon et parfois non. Mais je suis là pour toi. Si tu savais comme ça a tout changé de te porter et de t'aimer. Je ne te le dirais jamais, jamais assez. Tu es ma bénédiction, mon honneur, ma fierté dans la vie.
J'ai beaucoup pleuré avant toi mon fils, mais beaucoup moins, depuis 732 jours, peut-être surtout de joie.

J'espère très fort qu'un jour tu seras un homme qui me dépassera d'une tête, qui s'engueulera avec moi sur une histoire de sortie en boîte ou de scooter, qui me détestera quelques secondes, et qui lira tout ça. Rien n'aura changé, je crois même que d'ici là mon amour se sera encore multiplié.

Je t'aime mon fils. Je t'ai aimé le 29 mars, que j'ai lu le résultat sur le bâtonnet, je t'ai aimé il y a 732 jours, quand on t'as posé sur moi à 13h23, je t'aime chaque matin que le Ciel fait, je t'aime tellement que ça fait mal parfois.

732 jours à sentir la petite odeur à la naissance de tes cheveux et m'enivrer avec, pour l'éternité.

Je sais bien, que c'est toi qui va souffler la bougie, ce soir. Mais c'est mon seul souhait.
Alors, ne m'en veux pas, mais peut-être que, discrètement, tout à l'heure... je t'aiderai.


© Ourson Chéri


25.11.16

Une barbe à papa qui ne fondrait jamais, s'il vous plaît

Hier aux États Unis c'était Thanksgiving et à cause de l'impérialisme américain on est a deux doigts de regretter de n'avoir rien à fêter nous aussi à grand coups de dinde farcie et de sauce au cranberry. Je vois fleurir sur les réseaux sociaux les messages philosophiques de mes célébrités préférées, et à défaut d'être à la table or et pivoine de Kylie Jenner en Californie, ce soir, je partage avec eux une chose. 
La gratitude.  

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Nous sommes le 25 novembre 2016. J'ai chopé un petit rhume la semaine dernière et j'ai des cernes de 10 kilomètres, mais à part ça, je suis en bonne santé. Au dessus de ma tête il y a des voisins, d'ailleurs ils font tomber beaucoup de choses ces cons, ça nous fait sursauter le soir et on a toujours peur que ça réveille Aaron, mais encore au dessus d'eux, il y a un toit, et rien ne bat ça. 
Un travail, un RER trop souvent en panne, et une autorisation de découvert. Un dressing mal rangé, beaucoup de chaussures mais pas assez de jeans. 
Une cuisine avec des shots en guise de coquetiers et mon rêve ultime de la première fois que j'ai emménagé, un appareil pour faire les croque-monsieur. 
Une douche avec deux jets, dont un façon pluie, mais pas simultanés, d'ailleurs nous fait chier. 
J'ai un bien joli confort matériel. Je me dis souvent que c'est moins que Bill Gates mais plus que les gens qui ne mangent pas tout les jours. 
Je sais qu'il y a une étoile insolente qui flotte au-dessus de moi et je crève d'envie de sourire bêtement rien qu'en y pensant. Parfois j'ai l'impression d'avoir tellement de chance dans la vie que j'ai peur qu'elle me file entre les doigts et que mon bonheur s'évapore comme fond la barbe à papa. 
Je me raisonne. Pour ne pas me porter malheur, j'essaie de penser aux gens qui ont encore plus que moi, en me disant égoïstement que si la vie doit équilibrer, elle leur prendra d'abord à eux.
Mon fils a bientôt deux ans. Il joue à cache-cache avec des légumes en tissu Ikea et sait compter dans le désordre.  Il refuse de dire son prénom mais j'ai découvert hier qu'il savait le prononcer. 
Quand il rit très fort, il a un rire muet, et c'est la chose la plus magnifique que j'ai vu de ma vie, j'en pleurerais. 
Il aime faire le ménage avec un vrai produit mais en disant "pschit-pschit" pour faire semblant. 
Quand il est de bonne humeur il nous fait des regards en coin en disant "coucou" pour nous faire craquer. Il aime les pâtes, les salades de tomates, les petits pois, les brocolis, les haricots verts en persillade et la quiche. Il n'a jamais bu une goutte de coca mais il pique parfois dans les cafés, après le diner. Il trempe ses madeleines dans la citronnade, l'un de ses papis dit fièrement que c'est ses racines tunes(isiennes) qui ressortent. Il passe deux heures dans la douche à fabriquer de la mousse et l'étaler sur la porte en verre. Il réclame parfois des câlins en se jetant contre nos jambes, fait des vrais bisous et colle sa joue contre nous quand il passe en mode glue.  
Aaron aura 2 ans dans 6 jours et il est le plus beau cadeau que j'ai jamais reçu de la vie. Parfois je me surprends à le regarder et me demander si c'est bien moi qui l'ai fait. 
Heureusement on était deux, ça m'aide à réaliser. Et puis ça tombe bien, parce que je suis reconnaissante pour lui aussi. Jamais dans la vie je n'aurai réussi sans un mari aussi fou dingo, hilarant, stressé, amoureux, sensible, secret, dormeur, loyal et droit. Un qui me ferait rire juste parce qu'il me voit contrariée et me dirait chaque jour comme il est fier de moi. Un homme qui me croit quand je lui parle du harcèlement de rue, qui se révolte avec moi, qui m'a fait passer de femme fragile complexée à femme presque sûre d'elle qui croit très fort en ses rêves. Un homme qui écoute mes plaintes parfois mais m'encourage surtout à me dépasser, pour ne virer ni princesse ni aigrie. Un homme qui aura un jour une fille et en fera une guerrière. Bordel, s'il savait comme je suis fière du père qu'il est. 

Alors ce soir il n'y a pas de table en or recouverte de pivoines ni de dinde farcie, juste le reste de quiche d'hier et des légumes vapeur de chez Picard parce que j'avais la flemme. Il y a quelques éclats de rires et les larmes cachées qui les accompagnent, pour se rappeler chaque jour qu'on les as, eux,  même si c'est trop précieux pour être à nous, même si c'est trop éphémère, trop bon, même si ça fond. 
Depuis deux ans mon pays a l'air en guerre, et moi au fond j'en ai rien à foutre des primaires. 
Je dis juste merci à la vie, de m'avoir laissé tous ceux que j'aime en bonne santé, avec un toit de voisins maladroits et deux ans de rires à nous trois. Merci. Pour aussi longtemps que ça durera. 


© Ourson Chéri 






16.11.16

On s'est retrouvés sans tétine un soir à 21h (et on a failli ne pas survivre)

Chez nous, ça s'appelle une tétine. Pas une tototte, pas une sucette, encore moins une susu.
On n'était pas franchement emballés par cette idée quand il est né.
Et puis il y a eu sa troisième nuit de vie, quand il a passé 4 heures à hurler et que l'AP m'a expliqué qu'ils avaient un besoin de succion. La tétine a officiellement fait son entrée dans nos vies cette nuit là. A cause d'elle, j'ai cédé aux clichés des mamans qui achètent des trucs niais du style tétine avec écrit "J'aime ma maman" et j'en étais presque fière. A cause d'elle, il n'a jamais eu de vrai doudou avant ses 18 mois. A cause d'elle, on s'est tapé les fameux réveils nocturnes juste pour lui remettre dans la bouche, parfois 5 fois par nuit. Et hier, on a découvert qu'il ne pouvait pas dormir normalement. Il ne peut pas dormir sans.

Depuis sa naissance on les a accumulées, chez la nounou, dans son lit, parc, sac à langer, poussette. Par dizaines. Il a commencé à développer une préférence pour une certaine forme et une certaine marque, on n'a pas jeté les autres au cas où, et on a doublé les stocks de ses favorites. Et puis un jour, on ne s'explique toujours pas comment, elles ont disparu, petit à petit, ramenant leur nombre total initial à deux chiffres au très dangereux chiffre 1. Il ne nous en reste qu'une. Et comme il est moins accro qu'avant, on ne tourne qu'à une tétine sans trop s'inquiéter, de toute façon on en a sûrement d'autres qui doivent trainer. Avec le recul, c'est inconscient, c'est du suicide, me direz-vous.

Je confirme.


18h. La nounou m'annonce solennellement que le mari l'a déposé sans tétine ce matin. Quel tête de linotte celui-là. On repart. Avec coco, et sans tétine.

19h. Le mari rentre à la maison et m'assure qu'il l'a bien déposé ce matin chez la nounou avec une tétine dans la bouche "puisqu'en partant je lui ai demandé qu'il enlève sa tétine pour me faire bisou". Il parie sa main, il la met à couper, au feu, bref, c'est bon, je te crois, détends-toi.

20h. C'est l'heure de se coucher. Et on n'a toujours pas remis la main sur la moindre tétine valable.

20h30. J'ai vidé la cuisine et sa chambre pour collecter toutes les tétines de la maison et les disposer sur une petite assiette. Le prince en pyjama s'approche de mon étrange plateau-tétines, les analyse, les observe, les prend une par une, les sous-pèse, les regarde, longuement. Et les repose. Toutes. On n'est pas dans la merde.

20h40. Je l'incite à choisir une ou deux tétines, celles que je trouve preeeesque similaires à ses tétines habituelles. Il refuse. On va dans le tipi, une tétine dans chaque main, il s'allonge et les enfouit sous les coussins en disant "cache". Ok il les déteste tellement qu'il préfère s'épargner leur vue.

20h50. Allez mon coeur, on dort ? On prend une tétine ? Réponse : "cache". Sous son oreiller cette fois. Il les hait vraiment.

21h00. On pousse la porte et on s'en va sur la pointe des pieds en croisant nos doigts, nos orteils, nos cheveux et nos jambes.

21h10. On l'entend sangloter en réclamant sa tétine.

21h11. Je retourne la maison. Armée de la lampe de poche d'Aaron, j'inspecte tout telle une candidate de "Room Raiders": sous le canapé, les matelas, entre les lattes des lits, dans mes sacs à main, nos manteaux, nos valises. Rien. Pendant ce temps, Aaron danse avec son Elefun.

21h15. La pharmacie de garde la plus proche est à Nation.

21h20. Je prends l'appel à un ami, Jean-Pierre. Je téléphone à la maman du BFF d'Aaron (et accessoirement mon amie, aussi) pour la supplier de nous prêter une tétine. Oui, Mimi aime les mêmes tétines que nous, les MAM ergonomiques qui emboîtent les joues et autour de la bouche. Miracle, ils sont chez eux, prêts à nous sauver la vie. Vas-y chéri, et n'oublie pas ta doudoune, il fait 5 dehors.

21h30. Le mari claque la porte, saoulé comme jamais, puis revient triomphant, 3 minutes plus tard, une tétine dans la main. On peut remercier le sac banane de notre poussette qui en abritait une petit dernière précieusement.

21h31. Aaron aperçoit la tétine et son visage s'illumine comme si c'était le matin de Noël. Tout est bien qui finit bien. Il se jette dessus.
Bon, en revanche, il n'a plus du tout sommeil.

22h00. Tout le monde est couché. Demain je vais à la pharmacie, je rachète un stock complet.



© Ourson Chéri







10.11.16

La maternité m'a redonné foi en l'être humain

J'étais une mauvaise personne.
Petite, non. J'étais gentille limite bonne poire. J'aimais toute ma classe, j'admirais les populaires, je rêvais secrètement d'en faire partie et j'avais mon petit clan de copines.
Un jour, ado, je suis devenue légèrement clepto, mais ça s'est arrangé le jour où je me suis fait choper.
C'est après que ça s'est corsé. Je suis devenue une connasse plus tard.
La vie, l'adolescence, les épisodes de ce qu'on appellerait aujourd'hui le harcèlement scolaire. Tout ce qui m'a fait mûrir à vitesse grand V et détester beaucoup de monde à la fois.
Les autres, la vie, moi.
Un jour, je suis devenue cynique et ça ne m'a jamais quittée. Je n'aime pas les gens naïfs, je ne tolère aucune bêtise. On m'a tellement dénigrée que je me suis crue au dessus du lot. Allez vous faire foutre, gens inintéressants.Les gens. Vous savez bien. Ceux qui se plaignent des râleurs. Ceux qui condamnent mais adorent les ragots. Qui te bousculent dans le métro pour sauter sur ta place. Qui te frottent le dos en t'embrassant avant d'y casser violemment du sucre une fois que tu te seras tourné de l'autre côté. Les gens me déçoivent, alors je suis devenue sauvage. Je dis bonjour et au revoir, c'est tout, rien de plus. Ne me parlez pas dans les magasins, ne me demandez pas si je veux de l'aide. Foutez-moi la paix. Je suis devenue comme ça à force. Je me suis éteinte. A cause d'eux. Quand je marche dans la rue, c'est pour aller d'un point à un autre. Jamais je ne parlerais à un inconnu. 
Bref, je déteste les gens. Et je les emmerde.

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Après avoir entendu toutes les théories sur la grossesse, l'accouchement, la césarienne, le sommeil, le co-dodo, l'allaitement, Montessori, le RGO, les marques de couches, le liniment, les tours de lit, le cocoonababy, la bugaboo, la babyzen, l'âge de la marche, les bébés "super éveillés", et les chaussures à semelles souples ou pas, on pourrait facilement croire que la maternité est le premier cap de détestation ultime d'autrui, et conclure par un solennel "les gens sont cons" en allant s'enfermer pour toujours dans un igloo avec une gigoteuse en polaire et un chauffe-biberon.
A partir du moment où vous avez un enfant, la barrière de la politesse n'a plus lieu d'exister. On vous accoste dans la rue pour vous dire comme il est mignon mais aussi pour critiquer le port de la tétine. 
On vous donne l'avis que vous n'avez jamais demandé. On vous demande ce que vous ne voudriez jamais révéler. 
Et pourtant. Je le sais aujourd'hui. C'est la maternité qui m'a redonné foi en l'être humain.

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J'ai détesté tous les gynéco que j'ai croisé pendant ma grossesse. Silencieux, désagréables, froids, distants, comme s'ils voulaient être sûrs qu'on ne pourrait pas les attaquer en justice au cas où ils se tromperaient. A me faire passer pour une folle, ne pas comprendre mes questions, me reprocher mes interrogations, éviter les explications. J'ai eu l'impression d'être une hystérique à peu près tout le temps, ce qui ne m'a pas aidée des masses à me projeter en tant que maman. Jusqu'à un.
Un seul, un docteur qui a tout changé, un qui a écouté, pas comme si j'étais folle, non, comme si c'était moi qui savais et qu'il voulait comprendre, qu'il voulait m'aider. Il a tout rendu différent, plus facile, plus serein. Je ne l'oublierai jamais et c'est grâce à lui que j'ai arrêté de détester les médecins. Juste grâce à lui. Grâce à un. 

Décembre 2014. 3 jours après mon accouchement, probablement encore marquée par le moment le plus bouleversant de toute mon existence, je suis passée à la pharmacie pour acheter la liste de 10 pages de choses dont j'avais besoin. J'ai insisté pour y aller seule à pied. Ma première "sortie". 
Je suis maman depuis 3 jours, et je sors à la pharmacie. Tout est surréaliste. 
Elle a lu l'ordonnance, elle a tout de suite compris. Et puis elle m'a demandé si ça avait été. Là, en moins de 3 minutes, on s'est toutes mises à discuter, toutes les femmes, pharmaciennes, clientes, peu importe l'âge, peu importe l'argent, juste parce qu'on était toutes mamans. Le point épisio et péridurale entre inconnues totales. Elles m'ont tout raconté. Je suis restée 45 minutes et mon mari m'a appelé 10 fois, parce qu'il se demandait ce que j'avais bien pu fabriquer pendant tout ce temps-là. Moi qui ne parle jamais aux inconnus, je suis subitement devenue une autre personne. Une maman bavarde, qui a toujours sa fraise à ramener et son anecdote à raconter. J'ai parlé, détaillé, déversé. Tout ce que j'avais. Parce que tu ne peux pas comprendre mon coeur, mais que d'un coup je n'étais plus seule. 
La maternité, c'est la claque qu'il fallait que je prenne pour réaliser qu'on fait partie du même monde que les autres, qu'on traverse les mêmes peines, qu'on vit les mêmes expériences. Alors il y a celle qui a fini avec une césarienne et celle pour qui tout a duré moins d'une heure. Mais on a eu les mêmes doutes, les mêmes craintes, les mêmes joies. En fait, on se ressemblent, les humains, c'est ça ?

Il y a une ultime raison à cette révélation. J'ai aimé les gens à nouveau, parce que mon fils sourit aux gens dans le bus. Oui. Il sourit à tous nos voisins. C'est gratuit, il ne se rend même pas compte de ce que ça implique. J'évite de regarder les gens sur le coup. Et puis finalement je tourne la tête et je souris avec lui. Accrochez-vous à votre chaise, en général, on me répond. Voilà, on se retrouve tous comme ça comme des cons, on est dans le bus, il est 18h, il fait nuit, et tout le monde sourit. Les yeux pétillent, parce qu'il fait son timide, son coquin, son malicieux, bref parce qu'il n'a pas de barrières sociales et que du même coup il fait tomber les nôtres. Derrière chaque visage grave, chaque regard collé à la vitre, il y avait un sourire et c'est Aaron, haut comme trois pommes, qui l'a révélé.

Mettre un enfant au monde c'est l'acte le plus égoïste et le plus narcissique qui soit. C'est créer un être humain, à son image. C'est mettre une âme de plus sur terre alors qu'on est déjà quelques milliards de trop à oublier les arbres et à manger des cheeseburger 100% viande bovine élevée en France (pardon, mais c'est trop bon). 
Mais c'est aussi une opportunité. Incroyable. Difficile. Périlleuse.
La transmission.
Rien que pour ça, on n'a pas envie de se foirer. On a envie de redevenir bon, pour lui donner l'exemple et l'espoir. 

La maternité m'a redonné foi en l'être humain parce que mon fils voit le monde comme il est vraiment, parce qu'il ne connaît pas la religion des gens de la crèche, se moque bien que la petite Ava mange hallal ou casher, et apprend à dire bisou en portugais tous les soirs en partant. Il gueule un peu si on lui pique un jouet, mais il ne déteste personne. Pas encore.
Parce qu'il est tout neuf, lui. Personne ne l'a encore abîmé. Il est l'humanité toute entière, dans son état le plus sublime, celui qui sourit aux inconnus et prêterait son Coco adoré à la petite fille qui pleure au parc juste pour la consoler.
Il me redonne foi parce que peut-être bien qu'au fond, nous aussi, on est restés un peu comme lui. Si on oublie les impôts, la voiture en panne, les vacances qu'on a pas prises, ce qu'on dîne ce soir et ce qu'on doit absolument faire demain. 
Au fond, vraiment, quand on creuse, loin, loin, loin. Il y a toujours du bon, non ? 
Il y a les gens tristes, les gens drôles, les gens heureux, les gens jaloux, les aigris, les colériques, les doux, les timides, les complexés, les ambitieux, les paresseux, les vrais gentils, les faux méchants, les durs, les frustrés, les romantiques, les pudiques. Parfois, tout ça chez la même personne, juste pas en même temps. 
Je crois que l'amour manque aux cœurs flétris. 
Que personne ne demande rien d'autre qu'aimer et être aimé. 
Je n'y ai pas toujours cru, c'est vrai. Ça semble bien cheesy pour l'ancienne cynique que j'étais.
Mais prenez le bus avec un enfant, et vous verrez. C'est eux, qui ont la clé. 


© Ourson Chéri


3.11.16

Un jour, on sera 4

On a des repères, des points d'attaches, des rues favorites, des trottoirs qui raconte une histoire.
Moi, c'est les apparts. Tous les endroits où j'ai vécu disent quelque chose de ma vie. Tous marquent un tournant. Et tous se sont agrandit avec mon coeur, bizarrement.


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D'abord, j'étais seule.
J'ai déménagé avec mon père et mon oncle, à 20 ans et demi. Comme j'avais pas de cartons, j'ai tout mis dans des sacs poubelles. Je n'ai rien trié. Je renversais les tiroirs pleins directement dans les sacs. Je ne pouvais pas vivre chez lui, alors je me suis débrouillée et j'ai eu de la chance y paraît. Un loyer de 650€ pour 30m2 dans le 15eme, une aubaine vous me direz, mais 650€ c'est toujours trop quand on est étudiant et qu'on bosse à mi-temps. La vie est faite ainsi, j'étais seule et à découvert de deux fois mon salaire, mais je bouffais de la bolo aux pâtes tous les soirs, je prenais des douches de 25 minutes et je me couchais à 2h du matin en écoutant 18 fois la même chanson si ça me chantais.
Un jour je découvrais que l'appart' voisin se libérait et je mettais ma cousine sur le coup pour vivre le vrai remake de Friends. Les murs étaient fins, je l'entendais éternuer le matin. Elle éternue toujours le matin. Je squattais sa machine à laver et en échange je lui faisais parfois à bouffer. La vie n'a jamais été simple mais j'étais heureuse.

Puis, il y a eu lui. Qui est entré dans ma vie un mois après mes cartons-sac-poubelle, et qui a presque vécu là pendant 5 mois. Après, il est parti à l'étranger, c'était prévu, c'était comme ça. Il partait, on verra ce qu'on devient, on verra si l'amour est plus fort. Si on doit vraiment être ensemble, ça marchera, ce sera le destin, ça tombe bien on y croit, nous, au destin. Il est parti 6 mois. Un jour je vous raconterai ça. Le plus important, c'est qu'il est revenu, il me l'a annoncé quand je coupais des oignons, je reste avec toi, voilà, je ne repars pas.
Un jour il y a eu ses cartons. Des vrais, pas des sacs poubelles tous pourris, on a viré mon lit 90 et on en a eu un plus grand, dans lequel on ne dormirait pas collés au mur. Il prenait toute la place dans la chambre, mais une deuxième pièce dans un 30m2, c'était une aubaine ça aussi.
Monter l'armoire Ikea, manger un deluxe sans fromage, emménager avec David. C'était mon pseudo Facebook ce jour-là. C'était le printemps, on était rien que nous deux et la vie était déjà belle.
Vivre ensemble. Bonjour, ça va, t'as bien dormi, tu sais, j'aime remplir à ras-bord mon café, et le boire tout le long de la matinée, même froid, c'est dégoûtant hein, mais c'est moi, oh, puis tu verras, il n'y a pas que ça.
Un jour on en a eu marre de passer en crabe entre le lit et l'armoire PAX, alors on a pris 10 m2 de plus, quelques rues plus loin, allez je fais la fausse modeste, au pied de la rue du commerce et de la Motte-Piquet, mon quartier préféré dans la plus belle ville du monde, l'appart' était penché comme la tour de Pise et la chambre était plus grande que le salon, la cage d'escalier aurait pu servir de décor pour un thriller psychologique, mais il était parfait. C'est dans cet endroit qu'il m'a demandé en mariage et qu'il m'a fait un bébé, alors, forcément, ça reste. On a encore déménagé, quand on a décidé qu'on voulait être trois, on a eu des cartons et cette fois même un camion.
Je me souviens l'avoir longuement contemplé cet appartement vide. Tout le monde était en bas, il ne manquait plus que moi, j'ai jeté un dernier coup d'œil à la chambre, j'ai souris en pensant qu'on avait peut être fait un bébé ici, j'ai claqué la porte, une dernière fois, et une semaine après il y avait écrit "enceinte" sur le test.

On passait à trois.

J'ai vécu à Paris, Neuilly-sur-Seine, re-Paris et un beau jour de mars 2014 j'ai découvert ce que ça faisait de prendre tous les jours le RER pour une heure à l'aller et une heure au retour.
Je m'en fous, j'attends un bébé. Je passe les heures de train à parcourir les forums de grossesse. Lire quelle taille il fait aujourd'hui, où en est-il mon petit poivron, quelle partie de son corps est-elle en train de se développer. Me demander s'il me ressemblera. Je préfère pas, je me déteste déjà, faites qu'il ressemble à son père, comme ça il s'aimera. C'est des conneries. Même s'il me ressemble, je lui apprendrai à s'aimer, il sera le plus beau du monde puisque ce sera le nôtre. Le bébé de la Terre et la Lune. Pendant 2 ans, je travaillais à 10 minutes a pied de chez moi et il a fallu que je tombe enceinte pour aller en banlieue, on est des marrants nous, mais on s'en fout, on l'a fait, j'ai jeté à la poubelle mes deux arrêts. On ira au bout, le poivron et moi. Spoiler. On y est arrivés.

Un jour, on déménagera encore. Il nous faudra une nouvelle chambre, une cuisine qui soit dans le salon pour que j'arrête de faire des aller-retours en hurlant "j'ai rien entendu, attendez moi pour raconter", une baignoire parce que même si je déteste les rideaux de douche je rêve de siroter un verre de rouge dans un bain moussant orné de bougies chauffe-plat et de pétales de roses. Un jardin peut-être. En tout cas un endroit où fêter l'anniversaire de ceux nés l'été, installer une mini-piscine pendant la canicule et un canapé rond géant digne du Club Med où l'on pourrait faire la sieste au printemps.
Un jour on sera 4. J'espère que nos enfants auront un talkie-walkie pour parler secrètement à travers leurs chambres, se feront des câlins maladroits, auront des étoiles dans les yeux le matin de Noël, un plat préféré qu'ils sentiront parfois en rentrant à la maison, des cachettes secrètes où planquer des bonbons sans qu'on ne les voit, et un côté du canapé qu'ils revendiqueront farouchement comme le leur, quitte à dessiner une frontière imaginaire.
Un jour on sera 4 et le mari et moi on sera officiellement "mariés, deux enfants". On s'engueulera sûrement encore parce qu'il n'a pas bien écouté mon monologue passionnant, ou que j'ai encore oublié de ranger le courrier.
Un jour on sera 4 et on se rappellera sûrement avec amusement le lit de 90 cm et la première armoire PAX qu'on avait dû démonter et remonter. On maudira toujours les notices Ikea mais on ira encore acheter les commodes des enfants là-bas. Quand on sera 4, il faudra que j'apprenne à partager mon temps et multiplier mon amour. Il faudra que mon fils sache comme il est aimé pour être heureux de devenir l'aîné. On verra ce jour-là, on lui apprendra et on lui montrera.

Je suis tombée amoureuse dans mon premier appart, dit oui à l'amour de ma vie dans le deuxième, et perdu les eaux dans le troisième.
Le temps de la sauce tomate aux pâtes devant Garden State jusqu'à 2h du matin me semble avoir existé il y a une éternité.
Maintenant, j'ai 28 ans, mes yeux se ferment irrésistiblement avant minuit et il y a des cœurs sur cette Terre qui battent pour moi.

On restera peut-être 3 pendant encore quelque temps.
Mais un jour on sera 4. Ou même 5. J'en sais rien. On verra bien.
Je pourrais vivre n'importe où.
Dans n'importe quelle ville.
Je ne serais plus jamais seule.
J'ai une famille.


© Ourson Chéri



25.10.16

Je ne suis pas une mère parfaite (et je le vis bien)

Aaron a les cheveux très bouclés. Quand je lui lave, j'applique d'abord le shampoing, je rince péniblement en lui répétant 20 fois de "mettre la tête en arrière" puis je mets un peu de masque au karité pour les démêler avec un peigne. Ça dure au moins 5 minutes rien que d'enlever les noeuds. Je prends mon temps, pour ne pas que ça le tire. Une mèche par une mèche. Mouillés, ils lui arrivent en dessous des épaules. Je rince tout, je sens ses cheveux tous doux et lisses pour les 3 minutes qui arrivent. Après les boucles se reforment instantanément. Une nuit par dessus et les noeuds seront tous revenus. Parfois, j'ai la flemme de faire tout ce petit rituel et je saute le shampooing. On le fera demain. 
Je vais vous dire un secret. C'est parce que je ne suis pas une mère parfaite. 

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Parfois j'ai la flemme de faire des légumes, alors on mange des pâtes, avec plein de sauce, et plein de fromage. Je me déculpabilise en me disant qu'il a eu sa dose de 5 fruits et légumes par jour chez la nounou. 
Parfois j'ai la flemme de lire plein d'histoires dans le tipi, alors on en lit une seule vite fait et je scande "voilaaaa maintenant on va faire dodo" pour pouvoir me reposer à mon tour quand j'aurais passé la porte de sa chambre.
Parfois j'ai la flemme de lui inventer un restaurant avec ses peluches et de mimer un services 4 étoiles avec sa cuisine Ikea. Alors je le laisse jouer un peu seul et je l'encourage juste avec mes mots. 
Parfois j'ai la flemme de bien m'habiller, alors tant pis, je repousse mon réveil, toutes les 7 minutes, je grappille ce sommeil pas du tout réparateur et je finis par sortir de chez moi en trombe, vêtue comme un as de pique avec les cheveux gras et la mission maquillage dans le RER. 
Parfois j'ai la flemme de faire la vaisselle, je la laisse traîner dans l'évier. Pareil avec les restes dans le frigo, qui dorment pendant une semaine dans un bol filmé qui me dégoûte le jour où je me décide enfin à le jeter. 
Parfois aussi, je suis triste. Ça arrive souvent les jours précédant mes règles, il paraît que c'est le SPM, il suffit que je rate mon RER, que je foire mon mascara ou que je sois déçue par quelqu'un que j'aime. La peine me gagne, ma gorge se serre. Je porte la misère du monde sur mes épaules et j'ai mal à mon cœur de guimauve.

Je suis la fille qui a commandé Cellublue et a tenu 2 jours de suite au lieu des 21. 
Celle qui fantasme sur les photos de machin en s'imaginant avec le même corps, le fameux jour, vous savez, le jour où j'aurais "bien repris mon régime". C'est souvent un lundi et le soir en rentrant du boulot j'achète des Kinder Bueno. 

Je fais des portraits de famille le week-end et j'inonde les réseaux sociaux de ces jolis tableaux. Par goût. De la photo et du beau. J'épargne les cheveux gras et l'évier plein tout simplement parce qu'ils sont vilains, non ils ne sont même pas vilains c'est trop rigolo comme mot, ils sont laids. Voilà. Laids. Même avec un filtre Ludwig. Ils ne valent pas le coup d'œil, alors on ne les montre pas.  Mais ils existent. Tous les jours.

Parfois, je me maquille chez moi avant d'aller travailler, le soir je prépare un crumble de courgettes, je lis 5 histoires en faisant les voix de tous les personnages, mon évier est nickel et je me couche fraîchement démaquillée avec une crème de nuit sur le visage. 

Parfois... j'ai la flemme. 

Je crie. Je pleure. Je porte des tenues un peu trop sexy pour les mères idéales et je soupire la nuit quand on me réveille.

Je ne suis pas parfaite. 
Je suis juste une mère. Une femme. 
Je fais de mon mieux. 

Et le plus important lorsqu'on s'endort chaque soir, c'est que malgré tout ça... on soit heureux. 


© Ourson Chéri